Julie
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SMART 03by ~green-jamdevian-art


Étendue sur l'herbe du jardin, elle relut le télégramme cependant que les oiselets du cerisier, écoliers en récréation, échangeaient des gentillesses, que sur le toit un merle sifflotait, trouvant la campagne plus agréable que la ville, et que devant elle un moineau bouffi s'offrait un bain de poussière, ailes tremblotantes.  Il sera ici ce soir à neuf heures, annonça-t-elle au petit dodu qui resta impassible. Gentil d'avoir pensé à lui confirmer sa venue dès son retour à Paris, si occupé pourtant. Des missions très importantes, secrètes sûrement. C'est un grand personnage, expliqua-t-elle au moineau qui s'était redressé, content d'être propret, et qui la regardait avec intérêt, penchant sympathiquement la tête à droite pour mieux la comprendre.

- Vous êtes mon seigneur, je le proclame.

Pour le plaisir du sacrilège et parce qu'elle était heureuse, elle répétait sa déclaration de vassalité avec des accents successivement anglais, italien et bourguignon, puis avec une voix de vieille gâteuse. Elle bâilla, alluma une cigarette avec sa dernière allumette soufrée. Sympathiques, ces allumettes françaises, on pouvait les frotter n'importe où, ou même contre la semelle des souliers, ça faisait paysan savoyard, et puis quand on les avait frottées, elles vous piquaient le nez, c'était agréable. La prochaine fois qu'elle irait à Annemasse, elle en achèterait une douzaine de boîtes.

Non, ne pas fumer, ne pas sentir le tabac ce soir à neuf heures, lorsque. Elle jeta la cigarette, se raconta qu'elle était une vache, mugit pour s'en persuader. Réflexion faite, elle décida qu'elle n'était pas une vache, mais l'amie d'une vache blanche et noire, très gentille, propre et bien élevée, qui la suivait partout et qui s'appelait Flora. "Allons, chérie, assieds-toi près de moi et rumine gentiment." Elle tapota son genou, censé être le front de sa compagne, ne rencontra pas de cornes, s'expliqua que c'était une vache très jeune. "Tu sais, Flora, il arrive ce soir." Elle bâilla de nouveau, mâchonna un brin d'herbe. Oh, cette vache qui ne pouvait pas rester tranquille, qui s'était levée pour aller brouter ! "Flora, veux-tu venir immédiatement ici ! Allons, viens, si tu es sage, je t'emmènerai au jardin botanique demain, je te montrerai les fleurs de montage, ça t'instruira."

Pour la faire se tenir tranquille, elle lui chanta un air de Mozart en italien, lui demanda si elle comprenait l'italien, vu son origine savoyarde. Non, dit la vache. Alors elle lui expliqua que Voi che sapete che cosa è amor signifiait Vous qui savez ce qu'est amour. "Est-ce que tu sais, toi, ce qu'est amour ? Non ? Eh bien tu es une pauvre vache. Moi, je sais. Et maintenant, file, je t'ai assez vue. Je vais commencer les préparatifs."

Belle du Seigneur, Albert Cohen, pages 655-656, Folio
1 Response
  1. Anonyme Says:

    je comprends pourquoi ce livre te ravit


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A la pêche aux idées farfelues... !